Une nouvelle substance active végétale en TP18 : l’Arnica va-t-elle bousculer le marché des insecticides ?
Dans notre dernier point sur l'actualité des biocides (INFOBIOCIDE N°52), nous mettions en lumière un signal faible particulièrement intéressant : l'enregistrement en cours de l'Arnica comme nouvelle substance active végétale en TP8 (produits de protection du bois) par les autorités suisses. Si cette avancée confirme l'intérêt grandissant de l'industrie pour les solutions biosourcées, les derniers mouvements de propriété intellectuelle à l’échelle internationale révèlent une ambition stratégique bien plus vaste.
Le Groupe Berkem prépare activement le débarquement de l'Arnica sur un segment de marché beaucoup plus lourd et concurrentiel : celui du TP18 (Insecticides, acaricides et produits de lutte contre les autres arthropodes).
Alors que la pression réglementaire s'accentue sur les substances de synthèse et que le marché cherche désespérément des alternatives crédibles aux pyréthrinoïdes, l'Arnica pourrait bien rebattre les cartes de la lutte anti-nuisibles.
Des termites aux poux rouges : un spectre d'efficacité TP18 polyvalent
La partie visible de cette recherche a été portée à la connaissance du public lors de communications scientifiques en 2024. Les travaux menés par Daouïa Messaoudi (Laboratoires R&D du Groupe Berkem), en étroite collaboration avec l'agence nationale indonésienne pour la recherche et l'innovation (BRIN), ont mis en évidence les performances remarquables d’une formulation liquide baptisée Arnica Biosolution. S'appuyant sur une technologie de gel brevetée permettant de stabiliser les flavonoïdes actifs de la plante, ce produit a démontré en conditions réelles et en laboratoire une efficacité létale de 100 % contre les termites et même sur Coptotermes gestroi.
Cependant, l’analyse des extensions de brevets publiées en mai 2025 aux États-Unis (US 2025/0143324 A1) et actuellement instruites en Europe en 2026 montre que le potentiel industriel de l'actif dépasse de loin le simple cadre des nuisibles du bois.
Le spectre d'action revendiqué par Berkem cible directement les segments majeurs du TP18 :
Les blattes et cafards : Les tests du brevet démontrent une efficacité insecticide radicale sur les adultes de Periplaneta americana dès le premier jour d'exposition.
Le Pou Rouge de la volaille (Dermanyssus gallinae) : Un fléau majeur en élevage et en santé vétérinaire. L'extrait d'arnica y déploie une double action. D'une part, un effet curatif (létal) rapide avec un taux de "knock-down" marqué. D'autre part, un potentiel préventif (répulsif) puissant : 24 heures après l'application, 77 % des acariens fuient activement la zone traitée.
Les autres arthropodes cibles : Le texte sécurise également des applications contre les punaises de lit, les acariens domestiques, les puces et les moustiques.
Stratégie de propriété intellectuelle : le mécanisme des brevets "miroirs"
Pour s'assurer un monopole d'exploitation commerciale solide sur ce futur actif TP18, Berkem a déployé une stratégie de brevets "miroirs" extrêmement fine. Fin 2022, le groupe a scindé ses demandes internationales en deux dépôts distincts mais interdépendants :
Le brevet WO 2023/118740, centré sur la famille des Asteraceae (l'arnica).
Le brevet WO 2023/118741, centré sur la famille des Betulaceae (le noisetier).
En droit de la propriété intellectuelle, cette approche permet de contourner le piège de l’unité d’invention tout en verrouillant le marché. Berkem ne protège pas seulement l'extrait d'arnica pur, mais revendique de manière exclusive sa synergie d'action lorsqu'il est combiné avec l'extrait de feuilles de noisetier (Corylus avellanna) et l'extrait d'origan (Origanum vulgare). Cette triple barrière végétale empêche de fait les concurrents de formuler des mélanges naturels similaires sur le marché des insecticides.
Examen de fond (2026) : une bataille administrative intense
Signe que le marché des insecticides biosourcés attise les convoitises, les offices de brevets se montrent particulièrement pointilleux. Les rapports de recherche internationale ont opposé de sérieuses objections à l'industriel français :
Le volet Noisetier a reçu 4 mentions « X » majeures.
Le volet Arnica a essuyé 8 mentions « X » et une mention « Y ».
Dans le jargon de la propriété intellectuelle, le « X » est une antériorité bloquante : l'examinateur estime qu'un document existant décrit déjà une invention identique, ce qui détruit la nouveauté du brevet.
Loin d'être un coup d'arrêt, cette situation reflète le parcours normal d'un brevet à forte valeur commerciale. Depuis le 22 avril 2026, l’Office Européen des Brevets (OEB) a officiellement ouvert la phase de discussion en envoyant son premier rapport d’examen (First Examination Report). Berkem est actuellement dans la phase active de défense et de reformulation de ses revendications. Pour surmonter les objections, le groupe va devoir restreindre ses textes en y insérant des spécificités techniques incontestables (dosages précis, procédés d'extraction ou synergies strictes).
Mode d'action neurotoxique : ce que nous apprennent les objections
Paradoxalement, ce sont les objections des examinateurs qui s'avèrent être les plus instructives pour la veille biocide. Pour contester la nouveauté du brevet, le rapport de recherche cite une étude académique de référence publiée en 2015 (Yeom et al., DOI : 10.1021/jf505927n) portant sur la toxicité des Asteraceae contre les blattes germaniques.
Ces travaux scientifiques mettent en lumière les mécanismes d'action biologiques de cette famille de plantes, qui font directement écho aux performances macroscopiques observées par Berkem :
Une action de contact et de fumigation puissante, portée notamment par l'estragole.
Une inhibition de l'acétylcholinestérase (AChE), activée par le $\beta$-phellandrène. Ce mécanisme neurotoxique bloque une enzyme vitale de l'insecte, saturant son système nerveux jusqu'à entraîner une paralysie complète, puis la mort.
Il convient de rester rigoureux sur le plan scientifique : l'étude de 2015 quantifiait les effets d'huiles essentielles, tandis que le produit développé par Berkem est un extrait standardisé riche en flavonoïdes polyphénoliques. Si la famille botanique est identique, le mode d'action moléculaire exact du produit industriel reste à être officiellement explicité par le formulateur.
On notera d'ailleurs avec amusement un détail des essais de toxicité de cette publication de 2015 : les molécules testées affichaient une efficacité foudroyante sur les blattes mâles. Par expérience, je sais bien que sur le terrain comme au laboratoire : éliminer les populations de femelles reste toujours le véritable défi technique.
Perspectives pour le marché du Pest Control
L'émergence de l'Arnica en TP18 constitue un dossier stratégique majeur pour les années à venir. Malgré les ajustements juridiques en cours pour l'obtention des brevets, la solidité des données de transfert (mortalité totale sur termites, effet choc et répulsif sur acariens et blattes) valide le potentiel commercial de la substance.
Pour les industriels, les formulateurs et les distributeurs du secteur biocide, l'enjeu est de taille : le premier acteur qui saura intégrer et sécuriser cet actif végétal standardisé disposera d'un avantage concurrentiel décisif sur le marché de l'insecticide éco-responsable de demain.
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